Il y a pire que de ne pas être informé
En faisant une entorse contrainte à mon régime forcé de pendulaire motorisé, j’ai récemment emprunté – une fois n’est pas coutume – les transports publics de Kalvingrad-la-Grise. Outre la promiscuité qu’on peut y rencontrer et qui ne gêne que les misanthropes dont je ne veux pas être, j’ai fait un constat. Un constat terne, d’un genre qui invite à réfléchir, sûrement, à s’inquiéter peut-être. L’angélus n’a pas sonné que montent dans trams et bus ouvriers, étudiants, cadres moyens, petits patrons, fonctionnaires et autres pèlerins du matin blême, chacun prenant bon soin, avant de franchir le marchepied, de s’équiper des nouvelles pages gratuites que leur tendent (que leur vendent) des agents costumés auxquels on substituera bientôt des caissettes multicolores. Je vois ainsi mille personnes, toutes différentes et pourtant semblables en cela qu’elles forment le gros de la classe dite moyenne, croire s’informer à la lecture de ces nouveaux journaux, dont on nous promet qu’ils réconcilieront le lectorat d’avec la presse d’information que celui-ci délaisse. En jetant un coup d’œil à leur contenu et en voyant grossir le nombre de lecteurs durant mon mois de pénitence, j’ai réfléchi. Puis j’ai eu peur. Peur de voir que la qualité déjà médiocre de la presse suisse généraliste se trouve tirée encore un peu plus bas, résumée, parcellisée et formatée pour nourrir, comme le yoghourt et la paille nourrissent l’édenté, des masses cultivant la loi du moindre effort face à l’information. Un brouet éditorial facilement digeste mais indigent où les sujets people, le temps qu’il fera demain, les brèves de comptoir et les chiens écrasés l’emportent de très loin sur tout ce qui participerait de rendre le citoyen lambda un peu plus conscient du monde dans lequel il chemine et un peu moins con tout court. Car ce qui distingue l’élite de la plèbe, c’est bien cette conscience – aiguë ou inexistante – de l’environnement dans lequel elles s’inscrivent et évoluent. Nul doute que ce nouveau progrès social séparera un peu plus l’une et l’autre dans un prélude fascisant dont il y a lieu de s’émouvoir, l’abrutissement librement consenti des masses ignorantes ayant de tous temps constitué le préalable de leur asservissement. Comme le disait une publicité dont la provenance m’échappe, mettant en scène un aveugle en aidant un autre à traverser au feu rouge un flot de véhicules en marche : « Il y a pire que de ne pas être informé. C’est de croire qu’on l’est ».

3 Comments:
Tiens, tiens, Old Sarge, c'est marrant ce don que vous avez de mettre pile poil les pieds dans mes propres champs de bataille! :-) Car voyez-vous, j'oeuvre précisément à la confection de ces gratuits que vous dénoncez. Forcément, éthiquement, je me suis posé la question: est-ce que je participe activement à "l'abrutissement librement consenti des masses ignorantes", et, par là, au "prélude fascisant" de leur "asservissement" ? Ma réponse se souhaite nuancée.
Mon premier constat est que, quelle que soit la peine qu'on ait mis à l'éducation, il y a toujours eu des "élites" et de la "plèbe" - et donc qu'il y a peu de chance que cela change. Mon deuxième constat, découlant du premier, est qu'il est impossible de forcer qui que ce soit à s'éduquer. Ma conclusion est que le journalisme, tel qu'il s'exprime dans les gratuits, peut être appréhendé de diverses manières selon le point de vue: comme un nivellement par le bas de l'information (ce que vous affirmez), mais pourquoi pas également comme un accès à la "plèbe" avec ses propres mots et peut-être l'éveil d'une curiosité qui lui donnera envie de chercher plus loin par ses propres moyens. Cela peut sembler naïf, je vous l'accorde - c'est en tout cas ce que je m'efforce de susciter au quotidien.
La conclusion de ma conclusion est qu'il n'y a pas un journalisme "juste" et des journalismes "faux", mais bien plutôt une palette, fonctionnant en complémentaire.
Ainsi le véritable problème à l'heure actuelle ne me semble pas être qu'il y ait ou non des gratuits et des gens prêts à les consommer, mais que cette complémentarité s'estompe, pour ne pas dire ait disparu, au profit d'une tendance à penser unique.
Et le problème majeur est celui que j'avais déjà décrié ailleurs: tant que les médias resteront les otages de la publicité, il n'y aura aucun espoir d'une amélioration. Le débat autour du financement demeure ouvert et là je n'ai malheureusement aucune solution à proposer. Je sais juste que je ne veux pas, ne voudrai jamais, de soutien étatique. A moins qu'il ne soit compensé par un sponsorat privé et un retour au pur journalisme d'opinion.
A suivre, donc...
Je pense que le premier point qui fait que ça marche est le fait que ça soit gratuit. Sinon, les gens ne le liraient pas.
Mon souci est plutôt de voir les montagnes de papier que ça produit. Je ne suis pas vert, mais lorsque je me ballade dans une gare ou dans un train, c'est assez trash!!
Maintenant, si le bon peuple se satisfait de cela: "Im Rahmen ihrer neuen Grossoffensive gegen Aufständische im Irak haben US-Soldaten bei Samarra 41 Verdächtige festgenommen. Bei der «Operation Schwärmer» sind zudem Waffenverstecke ausfindig gemacht worden." pour avoir une idée de ce qu'il se passe en Irak, libre à lui.
Panem et circensis!! Tout le reste est illusion!!
Non Mafalda, votre réflexion ne me semble ni naïve, ni dépourvue d'intérêt et d'éloquence. Au point que, les imbéciles étant les seuls à ne pas tempérer leurs avis, je me permet de répondre à votre commentaire par un billet un tant soit peu moins carré, qui rebondira de l'impulsivité à la réflexion... et plus loin peut-être.
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