mardi, mai 16, 2006

Le carnaval des animaux

En périphrasant les oeuvres de Saint-Saëns ou de Tchaïkovski, en y substituant parfois d’autres personnages et en s’offrant pour décor mon jardin sauvage, il se donne au regard de qui s’y trouve un magnifique ballet, orchestré au rythme des visites qu’y rendent une foule d’acteurs choisis. A tous seigneurs tous honneurs, les premiers à s’introduire dans le verdoyant tableau constituant leur royaume sont ses maîtres félins, fiers mâles aux entrechats rappelant les notes aiguës de la clarinette. Pris au raz du sol, lorsqu’on s’allonge dans la pelouse d’un après-midi d’été on se prend à les imaginer tigres. Rois sans rivaux régnants sur leur vaste et feuillu domaine, aussi implacables chasseurs qu’ils peuvent être – à leurs heures – câlins joueurs. Quand ensuite le soleil s’en vient raser les plus hautes branches du bouquet de sapins, de la petite forêt, du sous-bois, on peut avec de la chance y surprendre l’ami mangeur de noisette, enroulant ses acrobaties en déroulant son éclatant panache. Le distinguer en compagnie de sa douce moitié est un plaisir plus rare encore auquel n’accèdent que les patients vertueux, prêts à s’abstraire de longues heures passées à l’affût de ces jolis tourtereaux. Arrive alors le moment où le ciel s’irise de pourpre et contemple, surgissant des haies environnantes à pas mesurés, une famille d’invités piquants ; papa, maman et leurs rejetons en quête de limaces ou – bien mieux encore – des restes d’une grillade dominicale que viendront leur disputer les becs avides de deux bruyantes corneilles. Repus et soufflant de la satisfaction d’un ventre bien rond on les perçoit à la nuit tombante cheminant vers leur abri, vers leur cachette. Il est alors temps de profiter des ultimes lueurs de l’ultime rayon du soleil – celui à qui échoit la charge d’allumer les étoiles – pour se coucher dans une herbe devenue humide et admirer Batman et Robin débarrasser la nuit de ses ennuyeux moustiques. Peu de choses valent un tel spectacle qui tient de la sarabande de Händel. Même le saule pleureur qui voit nicher ces deux hôtes se met à rire de les voir tourner et retourner et retourner encore, dans une musique faite de battements d’ailes de peau et de frôlements. En s’astreignant à la posture du discret, de l’effacé, du silencieux, il est même quelquefois envisageable de se voir gratifier du salut d’un timide monsieur goupil ou de celui d’un farouche blaireau. A l’heure d’un coucher tardif ne reste plus que le silence, majestueux, à peine troublé par le chant nocturne de quelques grillons insomniaques faisant sérénade à leurs belles. Le plus beau cadeau qu’offre ce jardin magique, cependant, ne peut se recevoir qu’à la vaillance d’un lever précoce. C’est aux lueurs de l’aube naissante en effet qu’apparaissent merles, rouge-queue, rouge-gorge, pic épeiche, mésanges et autres merveilles d’une joie colorée, animée. Il faut les voir se chamailler autour d’un bouquet de fraises des bois, de quelques miettes de pain éparses dont ils ont tôt fait de se remplir le jabot ou encore lutter pour être le premier à s’octroyer un bain rafraîchissant dans le petit bassin prévu à leur attention, profitant de la tranquillité qu’offrent les dernières torpeurs félines. Tous ces moments, tous ces charmants et fascinants visiteurs n’auraient pas droit de cité dans un jardin trop propret, coupé tondu au quart de micro poil où l’engrais phosphaté et les graines anti-gastéropodes ont force de loi. Ce minuscule écosystème savamment laissé à lui-même, qui voit se côtoyer prédateurs et proies de toutes sortes, de tous ordres - chacun revenant s’y produire au fil des saisons - est une source intarissable d’émerveillement pour adultes et enfants, une leçon de vie, de persévérance, où il est donné de contempler la fragilité apparente de l’existence autant que le bel équilibre de son organisation. Comme l’harmonie d’une partition conduisant les animaux à leur carnaval.

1 Comments:

Blogger David Humair said...

Quel poème. Tu as l'oeil curieux et attentif d'un vrai amoureux de ces choses qui mettent, une fois de plus, de la musique dans nos vies. La nature, quelle merveille! Même sur les toits de la capitale, on peut voir, des chats, des tourterelles, des merles, des chauves-souris, un renard (!), toutes sortes de passereaux, des pigeons, des mouettes, un cormoran (!)... Bref, toute une petite vie. Ce que tu as écrit me rappelle les excursions matinales que je faisais dans le Jura neuchâtelois, au petit matin, pour aller surprendre bouquetins, chamois, lièvres, renards, lynx et autres. J'aime ces moments où la nuit s'efface gentiment pour laisser place à un jour naissant et où les diurnes rencontrent les nocturnes allant se coucher. Quelle merveille.

Splendide texte

8:09 AM  

Enregistrer un commentaire

<< Home