Ticket de fromage
A l’instar de ce qui se faisait, de mauvais goût, dans les ex-républiques socialistes soviétiques, ou à celui de la pipe de Magritte qui n’en était pas une – mais de bon goût cette fois – ce billet n’est pas un billet, mais un ticket. De fromage. Emportez-le avec vous quand une furieuse envie très suisse mais point accessible, point réalisable, vous prend comme le train ou l’avion vous aura pris et éloigné de la Heimat. Cherchez et trouvez alors un endroit calme où le silence le dispute à la sérénité, serrez ce ticket fort dans le creux de votre main et fermez les yeux. C’est bon ? Vous êtes bien installé ? Bien. Maintenant, respirez profondément et voyez le troupeau de maîtresses ruminantes, le pas lent et la corne rutilante, dodelinant du chef pour faire tinter leurs toupins dans l’onde verdoyante du vert alpage où elles paissent et se repaissent de frondaisons au goût de réglisse, de gentiane. Distinguez ensuite le ton bleuté de l’ubac au couchant, appelant nos reines à l’étable pour la traite d’un grand soir. Sentez alors le fumet de leur offrande sur le feu de bois de l’armailli, travaillant le caillé de celle-ci d’un tour de main magique, brassant son chaudron de cuivre dans une gestuelle qui inspirera la vôtre. Mais plus tard. Patience. Inspirez longuement à nouveau et imaginez-vous le fruit du travail de l’homme au bredzon dormir dans l’ombre, s’affinant, prenant de la valeur, restituant en son sein toutes les saveurs de l’herbe originelle, pendant que vous n’en pouvez plus d’attendre. Après seulement, à force de l’avoir mérité de vos souhaits, vous pourrez y plonger une lame délicate, l’ouvrager en petits cubes tandis que fuseront d’autres remarques d’impatience, celles de ceux que vous aurez convié – car ce plaisir, bien que suisse, ne vaut que partagé – avant de déverser ces premiers dans le bel émail qui les recevra. Vous êtes prêts ? Vos instruments sont à portée de main ? Bien. Soyez maintenant prompt à agir lentement. Ouvrez un feu doux sous ce trésor, adjoignez-y les éléments qui le magnifieront : une mesure de liquide ambré du coteau, un peu de poudre de maïs, saupoudrez-les d’écorce de muscade – un peu seulement, attention ! – poivrez la main légère, puis remuez. Faites doucement mais régulièrement danser votre spatule de bois en repensant à l’armailli. Mimez ses gestes. Un huit qu’on croirait celui de l’éternité doit permettre aux dés dorés de s’assembler en une précieuse pâte, point trop épaisse. Point trop liquide non plus. Tout est dans le geste et dans le feu doux, rappelez-vous ! Alors vous humerez et vos convives avec vous un rappel des fragrances du pays dont il vous s’agira d’annoncer par un sonore : « Chaud devant ! » l’arrivée sur la flamme, toujours douce et câline, qui se languit de l’accueillir. Enfin, aux pièces d’une bonne tranche de pain frais et souple que vous piquerez à la fourchette, vous pourrez faire étalage de votre science toute suisse et enseigner l’étiquette qui sied au repas que vous offrez. Que dis-je ?! Pas plus que la pipe n’en est une pour le peintre ou le billet un pour votre serviteur, ce repas n’est un repas. C’est une fête qu’on ne manque pas. C’est l’amitié. C’est toutes les splendeurs de l’Helvétie. Si j’osais le blasphème, je dirais que c’est une cène, unique, plutôt qu’un repas comme il y en a tant. Vous pouvez maintenant ouvrir les yeux.
C’était bon ?

3 Comments:
Délicieux.
Et franchement, je m'incline bien bas devant votre plume.
Vous êtes trop aimable. La fondue mérite plus de compliments que ceux que vous me faites.
Merci. Et bonne soirée, again.
J'ai rien à redire. J'en ai les larmes aux yeux! Ecrire de manière si imagée, sensible et subtile sur une... fondue... Tu n'en finiras pas de m'épater!
J'en ai l'eau à la bouche.
GENIAL!
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