samedi, avril 22, 2006

La borne des mille

Un coup de fil. Amical. Matinal mais juste pas trop. Un : « Devine d’où je t’appelle » rhétorique du meilleur escient, suivi d’un point d’interrogation bien vite dissipé par la rapidité de la réponse : « De la borne des mille » ! De la borne des mille. Cinq mots. Deux secondes. Quinze ans. Mes yeux clos revoient, dans l’immédiateté de l’instant, un pic entamant sa découpe sur le ciel de l’aube, comme dans le tableau de Hodler. « Si tu voyais le Stockhorn en arrière-plan, c’est magnifique » entends-je alors, comme si la réalité présente rejoignait celle du passé. Le Stockhorn. Comme un veilleur. Toujours là. Eternel. Couvrant d’ombre les vallées. Surplombant la plaine de sa majesté. Offrant sa silhouette aux premiers regards du matin. De la borne des mille. Un évanescent souvenir me caresse alors. De la borne des mille. Depuis quand n’ai-je plus entendu prononcé le nom de ce lieu ? Des âges. Il me semble presque que c’était hier, pourtant. De la borne des mille. Une borne. Une ligne qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui l’ont un jour franchie. Un mât qui regarde passer les marcheurs comme les phares le font des bateaux qui doucement glissent devant l’œil unique de leur lampe. Une balise. Un endroit anonyme qui dit « Courage ! » à l’aller et « Bravo ! » au retour. La place où l’on laisse, au matin, des espoirs qu’on retrouvera le soir, la nuit venue. De la borne des mille. De la borne des mille, on se régale de Hodler en allant vers le sud, les épaules chargées du poids de la journée à venir et on voit poindre, lorsque celle-ci est venue, des lumières vacillantes traçant le rectiligne du nord. Ultime mais interminable. Interminable mais béni, parce qu’ultime. Combien de fois la borne des mille m’a-t-elle regardé la passer ? Combien de fois ai-je dressé les yeux sur son mât ? Et d’autres avec moi. Cent fois ? Peut-être plus. Qu’importe. Je ne la franchirai plus maintenant. Je ne goûterai plus à la poussière qui s’y soulève. Mais je l’ai fait. On l’a fait. On y était. Tu y étais ce matin. Et tu as eu cette pensée pour moi. Tu m’y as ramené. J’y suis revenu. A la borne des mille. Merci.

2 Comments:

Blogger David Humair said...

La borne des mille, les bâtiments au loin, qui n'en finissaient pas d'être loin, trop loin, au retour. La borne des mille, parcourir son chemin pour aller s'acquitter de ses oublis, de ses bêtises, de ses manquements. Une sorte de chemin de croix. La borne des mille, une sorte de mythe, une sorte de calvaire et en même temps, un rappel pour le mieux. Un rappel pour le chaud, le sec, le repos. Chaque bastion a certainement sa "borne des mille", mais celle-là, c'est la nôtre, celle des jaunes!
Merci pour ce message qui m'a beaucoup touché.

3:51 PM  
Blogger The Old Sarge said...

Le merci s'adresse à toi mon ami pour avoir pensé à moi lorsque tu y étais.

3:10 PM  

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