mercredi, avril 19, 2006

Irrationalité économique

Alors là, j’incline bien bas mon chapeau, son aigrette en plume de coq et tout le fourbi qui va avec. Je m’agite et gesticule tel Don Salustre devant sa reine et poursuit en de frénétiques génuflexions et applaudissements. Des deux mains, je salue à tout rompre un nouvel acte de défiance aux limites quantiques de la connerie. Preuve que le génie de l’homme en la matière demeure pétri de larges ressources dont l’esprit le plus imaginatif ne saurait commencer à entrapercevoir la vaste étendue. Or donc, pour ceux qui ne le sauraient pas, le Vieux Sergent travaille pour gagner sa vie. Non pas que ce soit spécialement de bon goût, je vous le concède, mais c’est ainsi. Je travaille donc pour vivre – comme beaucoup le font – au service d’autres qui me font travailler pour vivre. Et en bon sergent discipliné que je suis, j’exécute ma mission jusqu’au bout, dans le respect de ses lois économiques visant à générer un profit supérieur à celui qui prévalait antérieurement dans la société qui m’emploie. Jusque là, rien que de très normal direz-vous. En postulant donc du profit économique comme d’un but en soi et sans préjuger de sa pertinence sociale ou morale, on est forcé d’admettre que pour atteindre ce but (et n’importe quel autre but en fait), des moyens sont nécessaires. On est également forcé d’admettre, toute choses étant égales par ailleurs, que le profit ne se génère qu’à la condition que les produits soient supérieurs aux charges. Bref, passons. Arrive un jour il y a de ça quelques mois où mon employeur, pour rendre service à un de ses clients, embauche un collaborateur dont ledit client ne voulait plus, pensant que ce coup de main induirait de possibles nouvelles affaires. Pourquoi pas ? Cette embauche ne correspondant toutefois à aucun réel besoin – exit une quelconque opportunité de facturation donc –, il se posa très vite deux questions essentielles. La première relevant de l’occupation du nouvel arrivé. Qu’allait-il faire à part percevoir son salaire ? La seconde relevant de la répartition de la charge extraordinaire que ce dernier ferait peser sur le résultat. Sur quelles unités économiques de l’entreprise le fardeau supplémentaire reposerait-il ? Réponse de l’employeur à ces questions : « Yaka l’envoyer chez tel client X, j’ai entendu qu’il y a surcharge de travail là-bas ». Question du Vieux Sergent : « OK, mais comme on ne peut pas le facturer, où impute-t-on le surcoût occasionné ? ». Réponse de l’employeur : « Voyez ça avec le directeur financier, peu importe, ça sera vite amorti avec les nouveaux contrats qu’on va décrocher grâce à mon audacieuse manœuvre ». Le directeur financier étant une sous-espèce de psychopathe avec qui une conversation autre que « Bonjour » et « Au revoir » est impossible à tenir, le cas fut par lui seul réglé. Neuf mois et pas un nouveau contrat plus tard, resurgit le problème de la perte, du poids de la charge non compensée par un produit équivalent ou supérieur. Se réunit alors le comité de direction durant lequel il est statué sur cette affaire. Il en ressort que la direction financière aura coupé au plus simple en impactant le fameux client X du poids de cette nouvelle charge (qui dans les faits ressemble plus à un investissement qu’à une charge si on y regarde de plus près) amenant à la publication locale d’un résultat négatif pour ce dernier. Logique élémentaire, les charges étant devenues auprès de celui-ci supérieures aux produits. Grosse interrogation entre la poire et le fromage : « Que faire d’un client déficitaire depuis neuf mois ? ». La réponse arrive avec le café : « Yaka dénoncer le contrat puisqu’il ne rapporte plus rien ». Dont acte. Vox domini, vox Dei. En lieu et place d’admettre le fourvoiement de l’option initialement retenue et de se séparer du collaborateur économiquement improductif malgré lui, il me fut donc demandé aujourd’hui de dénoncer un contrat profitable depuis six ans et d’envoyer cinq personnes au chômage sous le prétexte que la société perd de l’argent. Du tout grand art dans l’incurie managériale, dans la gestion financière à l’emporte-pièce, dans la plus sublime et monumentale bêtise. Ainsi, se lever chaque matin pour se voir entouré de si tristes sires, s’appliquer à les faire devenir riches pour qu’aussitôt ils s’en empêchent, contrevenant à leur plus simple intérêt et par ricochet au mien et à celui des forces vives de leur entreprise, tout cela me dépasse. Comment un groupe « dirigeant » une entreprise jusqu’ici pérenne peut-il parvenir à stade si avancé de débilité mentale ? Il faut le voir pour le croire. Mon prochain billet pourrait bien prendre la forme d’un CV…

Errare humanum est, sed perseverare diabolicum.

3 Comments:

Blogger Myriam said...

Je comprends votre dépit, Old Sarge. Au risque de vous sembler cynique - ce que je ne suis pas, je pose juste un froid constat tiré de mon expérience - je crains que où que vous alliez vous ne vous heurtiez au principe de Peter, dont votre billet me paraît relever.

Sachez du moins que si j'oeuvrais dans votre domaine et que j'avais du job à offrir, je vous démarcherais sans hésitation... :-)

5:54 PM  
Blogger David Humair said...

Vous, au moins, vous avez une possibilité de gestion via la rentabilité. Terme qui dans mes contrées doit être compris comme la physique quantique dans un jardin d'enfant ou comme des sonnets de Verlaine dans la cage des Orangs-Outans du Zoo de Tchéliabinsk.
Je pense qu'avec ton CV, tu trouveras rapidement de quoi faire ailleurs!
Allez, courage et dignité!

7:27 AM  
Blogger The Old Sarge said...

Courage et dignité sont mes seconds prénoms ;-) Et merci pour vos mots sympathiques à tous deux. Je suis toujours dans le désert, mais j'ai soudain moins soif.

Plus amples nouvelles à suivre.

7:51 AM  

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