Les mirettes qui brillent (Partie 2)
…Au réveil (mais avions-nous seulement dormi ?), solide petit-déjeuner et félicitations répétées et sincères de la famille d’accueil pour l’exploit retentissant de la veille. C’est alors que nos hôtes nous proposèrent, avant le rendez vous prévu à 11 heures dans le saint des saints, de nous faire visiter un autre sanctuaire. Un morceau d’histoire qui prit sa triste forme un jour de 1949 sur une des collines qui dominent Turin. On y apprit le cœur serré que l’autre club, celui à qui n’allait pas forcément nos faveurs - le Toro comme il est appelé affectueusement par ses tifosi - perdit alors 31 de ses membres dans un accident d’avion après avoir gagné 4 scudetti d’affilée. La meilleure équipe d’un pays qui disparaît. Un coup de poignard, un terrible coup de poignard qui nous invita alors au respect et au silence. Mais le foot reprit le dessus. On nous offrit écharpes, drapeau, maillots, fanions et photos à la gloire de la Vieille Dame, pourvus par les nombreux stands sis autour du mémorial de Superga avant de redescendre préparer nos affaires pour le Grand Moment. Départ, 20 minutes de voiture. A mesure qu’on approche on sent nos estomacs se nouer, tomber dans nos talons et nos cœurs se mettre à battre plus vite. Cinq ans avant ce jour j’avais eu l’occasion d’assister à mon premier (et dernier) derby Juve-Toro dans le Communale. Debout, sur la pointe des pieds, aux places situées plus bas encore que la pelouse, je m'étais régalé de la magie du spectacle et de l'ambiance surtout. Cette ambiance de cathédrale en fête. Mais aujourd’hui rien n’était plus pareil, nous allions fouler la pelouse elle-même. Et tout ça devenait trop grand, trop fort, trop tout en fait. Au point que je me souvienne de chaque image, de chaque geste que j’ai pu faire. Comme s’il venait précisément d’être fait. Sortir de la voiture, descendre dans les vestiaires où régnait le même silence respectueux que celui dont on fait preuve dans les lieux de recueillement. Ne pas piper mot, ne pas faire un bruit. Regards croisés lourds de sens et d'émotion. Astiquer mes chaussures jusqu’à les user de brillance. On n’en menait vraiment pas large, croyez-moi. Trois matches devaient se tenir en ouverture de la partie principale, trois parties de trente minutes. Les deux premières opposant les vainqueurs des quarts de finale de la veille et la troisième, ultime confrontation des vainqueurs restants. On jouerait la seconde des deux premières parties, comme il était prévu. Depuis le vestiaire on percevait, deux heures avant la vraie partie, la rumeur du public qui était déjà sur place, grossissant à mesure que les gens arrivaient et prenaient place. Et puis nous sommes enfin sortis du vestiaire et avancé vers le tunnel s’ouvrant vers l’Antre. Un stade de 65000 places. Une autre planète. On devinait aux chants des tifosi qu’il y avait du monde déjà. Beaucoup de monde. Vient alors notre tour. Annonce du speaker. Applaudissements nourris et sang qui se glace. Tête qui tourne. Le mélange d’une insondable fierté et d’une terrible peur aussi. Trop étourdis par le contexte ahurissant et jouant contre des sportifs largement plus talentueux, qui voyaient probablement plus loin que nous en terme de carrière, nous avons été laminés. Score sans appel de 9-1 après les 30 minutes. Mais nous n’avons jamais été ridicules et l’honneur sauvé aura été salué bruyamment par le public dans un écho que j’entends encore. Je l'entendrai toujours. Mais ce n’était pas tout. A peine avions-nous commencé à apprivoiser ces riches émotions en regardant cette finale que nous ne jouerions pas, à peine celle-ci terminée que les équipes participantes ont été rappelées dans le tunnel pour accompagner les joueurs à l’entrée du match officiel. De ce moment en particulier, j’aurai souvenir au soir de ma vie. Avoir serré la main de nombreux héros de 1982 qui étaient là tout à côté de moi, les avoir vu jouer en vrai, assis cette fois sur le bord du terrain, plus près que jamais. Puis avoir eu l’honneur d’une séance de dédicaces après la partie, au sortir du vestiaire. Des héros mais des gens simples. Un petit mot, un regard, une tape dans le dos, une main qui t’ébouriffe les cheveux. Un sourire. Du bonheur. Pur. Des larmes de joie et des choses à raconter. Quand on a eu cette chance, cette chance de vivre des moments si uniques, on ne peut regarder le football qu’avec des yeux exaltés, contemplatifs. Quand on a eu la chance de se trouver pour quelques secondes d’éternité devant de pareils monuments, on fait un serment : Juventino, Sempre ! Et quand on a eu cette chance, les mirettes brillent pour toujours.

1 Comments:
Je vous ai lu comme vous avez écrit, Old Sarge: au kilomètre. Tout y est: le départ, le voyage, la descente sur Torino, la grande hospitalité piémontaise, le sacré du repas, le pèlerinage à la Superga, puis le Rêve, et l'Emotion qui l'accompagne. Je n'ai jamais vécu ni ne vivrai jamais tel moment, pourtant je peux vous assurer que je vous ai lu comme si j'y avais été, avec le même coeur qui tape de plus en plus fort, la même tête qui tourne, les mêmes larmes qui montent aux yeux. Par empathie, par souvenir aussi, j'ai connu avec la Signora des moments qui s'ils n'étaient peut-être pas aussi hallucinants n'en étaient pas moins intenses, et dont je sais qu'ils resteront gravés jusqu'à la fin de mes jours. A l'image de ce serment qui ne vous quittera pas plus qu'il ne me quittera.
Un profond merci pour avoir bien voulu vous ouvrir de ce trésor. Vous parliez ailleurs de frères et soeurs. Et bien je pense qu'il existe une fraternité bianconera, celle qui me touche à travers vos lignes.
Grazie mille, juventino!
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