mercredi, avril 12, 2006

Les mirettes qui brillent (Partie 1)

[A la demande de la Juventina. C'est une histoire tout ce qu'il y a de vraie. Encore que 20 ans plus tard, je me demande si tout ça, si beau, si formidable, n'était pas un rêve. Désolé pour le style, c'est écrit au kilomètre, dans une émotion qui m'étreint comme si j'avais à nouveau 13 ans. La suite, la fin - le meilleur - viendra... demain.]

On était partis un vendredi matin au bénéfice d’un congé spécial de l’école. En car, depuis le stade communal. On avait laissé derrière nous le petit cabanon de bois mélangeant vestiaires, bac-à-laver-les-godasses et buvette, le petit terrain de gravier, puis l’autre plus grand, garni d’une herbe si belle verte que nous n’osions le fouler aux jours de pluie, craignant le courroux du cantonnier. Car en Suisse le beau gazon est préservé, il est réservé à la première équipe, aux grands. Les adolescents, les juniors C en particulier n’y ont droit que quand il fait beau. Le reste du temps on renvoie leurs matches aux calendes grecques. Mais je m’écarte du sujet principal. Nous étions donc parti un vendredi du bout du lac que nous avions longé jusqu’à la naissance des Alpes, pour franchir celles-ci là où les chiens portent des tonneaux autour du cou. Descente sur Aoste et (à cette époque-là, pas de tunnel d’évitement) traversée du bourg pour nous diriger tout droit vers ce que nous estimions tous être la Mecque du football. Turin. C’était la deuxième fois que j’y allais et je n’avais pas la moindre simple idée de ce qui m’attendait. Arrivé dans la banlieue piémontaise, on stoppe dans un quartier populaire, comme celui d’où l’on vient en fait, un peu plus grand seulement, où nous sommes reçus par nos familles d’accueil pour le week-end. Des gens charmants, attentionnés, hospitaliers comme on n’ose pas l’imaginer, le cœur sur la main. Echanges de quelques mots baragouinés par nous autres dans un italien très modeste et repas à la maison. La notion de repas est ici un à prendre dans un sens large, très large. Une vraie sainte cène, et ce n’était que midi. Antipasti puis quartiers de pizza avant une pasta maison à laquelle succèdera une piccata aux aubergines pour finir par du Panettone au dessert. Le tout deux heures seulement avant le premier match d’un tournoi de deux jours qui verra les deux premiers classés – des putains de chanceux nous disions-nous alors grossièrement – se voir offrir leur finale en entrée du match Juventus-Sampdoria du dimanche. Autant dire une invitation pour le Paradis, assis à la table du Bon Dieu, sans blasphème, qu'Il me pardonne. Aussi hallucinante et belle qu’improbable. Inatteignable. Et pourtant. Une fois entrés dans le stade de quartier qui doit au bas mot contenir un millier de spectateurs, parents, amis et cousins du coin, premier choc. Une fois compris que là-bas l’herbe verte n’existe qu’au Communale, après avoir craqué sous une première pression et surtout face à des joueurs qui à 13 ans avait l’air d’en avoir 18, on a trouvé quelques repères et joué sur nos qualités. Perdu un premier match et gagné tous les autres jusqu’au quart de finale qui, s’il était remporté, nous offrait l’inimaginable, l’inconcevable. Celui-ci s’est terminé à 22 heures et quelques, aux penalties. Et je m’en souviens comme si je venais de terminer le match. Première série de 5 tirs, tous au fond, dont le mien et ceux de tous nos adversaires. Arrive la seconde vague dite du premier qui rate. Le turinois tire en force, sur la latte. Emotion intenable. Insoutenable. Et le grand Xavier, notre grand blond, tout bonhomme, tout penaud, nous bricole un amour de contre-pied qui nous envoie droit dans les nuages. Mon Dieu comme on a ri, crié, pleuré à chaudes larmes avant de rire encore et de pleurer à nouveau. A 13 ans. Pas le droit de jouer quand il pleut sur notre billard de campagne qui accueille deux pelés et trois tondus chaque dimanche et on est invité au Stadio Communale pour jouer sur le même terrain que Platini, Boniek, Rossi, Scirea, Tardelli, Cabrini et les autres. Nos idoles. Nos modèles. Il y avait de quoi ne pas dormir ce samedi soir là. Il y avait de quoi se pincer et se repincer pour y croire. De quoi avoir les mirettes qui brillent.

Fin de la Partie 1. Mi-temps.