vendredi, mars 31, 2006

Le Parrain – Partie Quatrième

Et voilà. L’inéluctable s’est produit. L’odeur des succès faciles, comme d’ordinaire construits sur les ruines fumantes d’autres plus ardus, aura fini par inviter les vautours au festin. L’épique chef d’œuvre de Puzo qu’auront magnifié la main et l’œil de Coppola se voit aujourd’hui corrompu, perverti, transformé en bête – et méchant – jeu électronique. Le fait est là. A la subtilité des circonlocutions du premier, où la violence n’apparaît que pour mieux mettre en relief les contradictions de personnages à la rare complexité succède, dans le second, la débauche gratuite d’une brutalité qui devient fin plutôt que moyen, annihilant d’un coup d’un seul tout le romanesque dont il se réclame. De la miséricorde qu’on pouvait finir par éprouver à l’endroit de protagonistes pourtant implacables, impitoyables, ce jeu ne restitue que l’exact contraire. La batte de base-ball l’emporte par K.O. sur la profondeur chargée de sens et de non-dits des discussions de salon, véritable cœur de l’œuvre d’origine. Le non-sens est dit. Ainsi pour progresser dans la famille et faire sienne New York le joueur usera plus souvent qu’à son tour d’une coercition résumée à des ‘bing !’, ‘bang !’ et ‘boum !’ faite d’images léchées, orchestrées au sein de décors à la superbe décadence. Mais l’image et l’action ne sont pas tout, bon sang de bois ! Où sont passées l’ambiguïté et l’équivocité des dialogues ? Comment ressentir l’aura vieillissante du patriarche Vito dans son ton penchant sans cesse vers plus de désabusement ? Comment discerner par trois fois les impossibles vœux de rédemption de Michael, aux trois âges qu’il joue et représente ? Comment comprendre le dramatique et inévitable sort auquel celui-ci condamne son frère, le liant par la force des choses à celui de sa mère ? Comment ne pas ignorer les suppliques de leur sœur Constanzia, formidablement digne, faible et forte puis voir l’ancien ‘ami’ Don Altobello recevoir des mains de cette dernière les cannoli d’un ultime anniversaire comme Judas reçut ses trente deniers ? Finie la sombre magie ! Terminée la dualité des âmes, oscillant entre ce qui peut-être fait et ce qui doit l’être ! Notre époque ne saurait s’embarrasser d’inutiles finesses. Il faut de l’action ! Et rien de tel donc que des bastons à répétition et des exécutions sommaires pratiquées hors de tout contexte pour croire donner un lustre – purement chimérique – à une mauvaise reprise qui ne revêtira jamais une simple once du génial monument dont elle prétend s’inspirer. Oh, je sais, on me jettera des cailloux en me traitant de grincheux patenté, de crétin lyrique, de rêveur suranné et pourtant… Pourtant il m’arrive d’être un joueur convaincu de certaines plateformes originales, même violentes, quelquefois, mais qui inventent sans détourner ce qui est appartient au céleste pour le transformer en morne gravier tombal. Ce 21 Mars 2006, le triptyque s’est vu terminer comme le pauvre Freddo enseignant à son neveu que le récit des grâces à la Vierge permet une pêche miraculeuse. Nul doute qu’elle le sera pour les concepteurs de cette infamie. Et tant pis pour les puristes qui, comme le vieux et acrimonieux sergent auront probablement tôt fait de s’en remettre à l’authentique et de renvoyer l’ersatz aux oubliettes du mépris.

2 Comments:

Blogger Myriam said...

Je ne joue pas sur console, donc je ne peux juger. Mais j'ai confiance en votre avis, vous qui paraissez connaître une trilogie figurant parmi mes cultes personnels. Vous en parlez si bien d'ailleurs que cela me donne envie de m'y replonger, encore.

6:41 PM  
Blogger The Old Sarge said...

Je suis plus PC que console en fait et à part le simulateur de golf, j'ai un peu décroché des jeux - le temps n'est pas extensible à l'infini, à mon grand regret. Mais pour ce qui est de LA trilogie (et de bien d'autres oeuvres du même accabit), j'éprouve quelque peine à la voir être détournée en nourriture pour les bourrins alors que le jeu lui même eût pu intégrer quelques unes des subtilités du/des films plutôt que mettre l'emphase essentiellement sur le côté meurtres et bastons. Bref. C'était mon coup de gueule du jour, qui passera comme un orage d'été une fois assis devant le générique.

9:09 PM  

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