vendredi, mars 31, 2006

Le Parrain – Partie Quatrième

Et voilà. L’inéluctable s’est produit. L’odeur des succès faciles, comme d’ordinaire construits sur les ruines fumantes d’autres plus ardus, aura fini par inviter les vautours au festin. L’épique chef d’œuvre de Puzo qu’auront magnifié la main et l’œil de Coppola se voit aujourd’hui corrompu, perverti, transformé en bête – et méchant – jeu électronique. Le fait est là. A la subtilité des circonlocutions du premier, où la violence n’apparaît que pour mieux mettre en relief les contradictions de personnages à la rare complexité succède, dans le second, la débauche gratuite d’une brutalité qui devient fin plutôt que moyen, annihilant d’un coup d’un seul tout le romanesque dont il se réclame. De la miséricorde qu’on pouvait finir par éprouver à l’endroit de protagonistes pourtant implacables, impitoyables, ce jeu ne restitue que l’exact contraire. La batte de base-ball l’emporte par K.O. sur la profondeur chargée de sens et de non-dits des discussions de salon, véritable cœur de l’œuvre d’origine. Le non-sens est dit. Ainsi pour progresser dans la famille et faire sienne New York le joueur usera plus souvent qu’à son tour d’une coercition résumée à des ‘bing !’, ‘bang !’ et ‘boum !’ faite d’images léchées, orchestrées au sein de décors à la superbe décadence. Mais l’image et l’action ne sont pas tout, bon sang de bois ! Où sont passées l’ambiguïté et l’équivocité des dialogues ? Comment ressentir l’aura vieillissante du patriarche Vito dans son ton penchant sans cesse vers plus de désabusement ? Comment discerner par trois fois les impossibles vœux de rédemption de Michael, aux trois âges qu’il joue et représente ? Comment comprendre le dramatique et inévitable sort auquel celui-ci condamne son frère, le liant par la force des choses à celui de sa mère ? Comment ne pas ignorer les suppliques de leur sœur Constanzia, formidablement digne, faible et forte puis voir l’ancien ‘ami’ Don Altobello recevoir des mains de cette dernière les cannoli d’un ultime anniversaire comme Judas reçut ses trente deniers ? Finie la sombre magie ! Terminée la dualité des âmes, oscillant entre ce qui peut-être fait et ce qui doit l’être ! Notre époque ne saurait s’embarrasser d’inutiles finesses. Il faut de l’action ! Et rien de tel donc que des bastons à répétition et des exécutions sommaires pratiquées hors de tout contexte pour croire donner un lustre – purement chimérique – à une mauvaise reprise qui ne revêtira jamais une simple once du génial monument dont elle prétend s’inspirer. Oh, je sais, on me jettera des cailloux en me traitant de grincheux patenté, de crétin lyrique, de rêveur suranné et pourtant… Pourtant il m’arrive d’être un joueur convaincu de certaines plateformes originales, même violentes, quelquefois, mais qui inventent sans détourner ce qui est appartient au céleste pour le transformer en morne gravier tombal. Ce 21 Mars 2006, le triptyque s’est vu terminer comme le pauvre Freddo enseignant à son neveu que le récit des grâces à la Vierge permet une pêche miraculeuse. Nul doute qu’elle le sera pour les concepteurs de cette infamie. Et tant pis pour les puristes qui, comme le vieux et acrimonieux sergent auront probablement tôt fait de s’en remettre à l’authentique et de renvoyer l’ersatz aux oubliettes du mépris.

jeudi, mars 30, 2006

Escapades

Partir.

Pour se perdre ou pour se retrouver. Pour découvrir, voir ou revoir. Ou pour partir. Tout simplement. Pour laisser derrière soi ce qu’on retrouvera sous une autre forme devant. Et s’attabler, à la terrasse d’un café florentin, une gouleyante grappa accompagnant les derniers reflets d’or du couchant sur la façade du Palazzo Vecchio, ou à celle d’un bar à tapas sévillan les yeux dans le mince filet de ce qui pourrait être le Guadalquivir, dégustant anchois marinés et olives à l’huile vierge. Alors remonter plus au nord, loin de l’Alcazar, où demeurent les jardins mais l’eau se fait moins rare. Stockholm. Arriver de nuit est encore ce qui peut se faire de mieux. Un soir humide. Voir briller le pavé des milles feux animant les ruelles de la vieille ville avant que la rade, que la baie nous étreigne. Monter à bord du Malardrottningen et y passer la nuit pour s’offrir le matin ce qu’on a que trop brièvement vécu le soir. Brume et lumière en plus. Prendre sud-est ensuite pour retrouver une austère capitale polonaise, chargée des contrastes d’une bien lourde histoire. S’étonner devant l’ancienne cité – toute neuve – de ce que l’homme est capable de reconstruire avant de s’asseoir sur un banc du ghetto, de clore ses paupières, de prier et de s’émouvoir sur ce qu’il est capable de détruire. D’un ghetto à l’autre, retour sur sol italien, battre les berges d’authentiques canaletti aux désuets parfums d’exemption touristique. Croire qu’on boucle une boucle alors que celle-ci se perd dans une spirale infinie et puis... Et puis ? La Hollande ? La Roumanie ? Les montages slovènes ? Ou celles de l'oberland ? Quitter le continent ? Traverser mers et océans ? Ou revenir ?

Partir.

lundi, mars 27, 2006

Un petit pas pour l’homme...

Tu l’as fait ! Comme je suis fier. Fier de toi. Je l’avais pourtant vécu. Déjà. Sans pour autant en garder souvenir. Puis je l’ai revécu. Alors. M’en souvenant cette fois. Rien pourtant n’enlève la surprise et l’émotion de le voir, de le revoir. Encore. Encore une fois. Comme si c’était la première. Comme il n’y en aura plus d’autre. Quelle force il t’a fallu pour t’y engager. Quelle patience. Aussi. Quel courage. Plus fort que tous ceux qu’on aura plus, quand bien même on en aura. Quand bien même il en faudra. Encore. Mais pour l’instant, savoure. Savoure ce qui t’était inconnu hier. Ce qui te le sera moins demain. Explore. Parcoure. Trébuche. Puis tombe. Car tu tomberas. Comme je suis tombé. Avant toi. Comme nous tomberons. Encore. Relève-toi alors. Aussitôt. Tu vois ? Tu vois ces portes ? Grandes ouvertes devant toi. C’est le futur. L’avenir. Ton avenir. Comme tu es le mien. Donne-moi la main. Ta petite main. Et marchons-y. Ensemble.

vendredi, mars 24, 2006

Barjaque au bout du lac de G’nève

[En référence à un récent commentaire de mon ami l’animal scoliosé, m’interpellant d’un affectueux 'tes zigues', et pour démontrer à mon lectorat essentiellement 'quétois' qu’au bord de l’Autre lac on sait pratiquer une rhétorique rupestre qui égale celle ayant cours de Vaumarcus au Locle, de la Côte-aux-Fées aux Bugnenets, voici un billet teinté d’accent à la Gueule Elastique. De Dieu !]

Mes colles, qu’ai quitté G’nève depuis un bout d’temps pour crécher chez les pedzou d’à côté, j’ai plus trop l’accent. Mais faut voir les copains, ceux qui descendent en bas Carouge un vendredi soir de morfle. De Dieu, de Dieu ! Ca babole à tout va, ça râle, ça se plaint de tout, en creusant les ‘eu’ et en mettant des circonflexes sur les ‘o’ : « Eh M’dame, un Côca s’iouplait ! ». Comme au bon vieux temps. Du g’nevois vrai de vrai, pas foutu de poser une grolle devant l’autre sans pousser des bouëlées contre la créativité budgétaire du P’tit Marquis Rouge ou les commissaires du peuple de Dédé la Matraque. Ca bringue sans arrêt qu’y roille, qu’y fait une tiaffe pas possible, qu’on gadrouille dans la peuffe des travaux du tram : « Mais de Dieu, de Dieu, c’te bande de taborniaux. Y z’arrêtent pas d’faire des trous partout. On peut plus rouler en bagnôle nulle part ! ». Plus rien à voir avec quand on était des bouèbes. Nos colles, des bisules qu’on descendait aux Charmilles été comme hiver par paquets de cinq dans la chignôle du voisin, à cicler des « Allez Servette ! » et gueuler sur l’arbitre en glaglatant au bord du terrain. A force de faire les ch’noillons on finissait des fois par se ramasser une bonne trempe. « On va mé s’faire engueuler », qu’on disait. Mais au moins ça râlait en g’nevois ! Aujourd’hui, les crouilles qui font des cavilles, y z'ont l’accent de la banlieue d’Paris, pas celui qu’on cultivait de Champel à Onex, sûrs qu’on était les rois du monde. C’est plus bonnard comme avant, de Dieu ! J’te fouterais une de ces trivaste à c’te bande de boffiaux : « …vais d’apprendre à jacter le patois du coin moi » ! De Dieu ! Ouais, tout se perd quoi. Même à l’Escalade, voilà qu’y z’invitent les frontaliers à la fête. Pis quand tu vas au salon d’l’auto, y te donne plus d’autocollants aux mioches, c’est fini ça. D’ailleurs ça cause que bourbine aux stands et plus possible d’y becter du taillé aux greubons. Et après, ces zigues y s’étonnent que les gens grinchent ! Mais qu’on rende Genève aux G’nevois, De Dieu !

jeudi, mars 23, 2006

Texas Hold’em Poker

Showtime ! Vous voilà, comme moi, comme les autres qui nous entourent, assis autour de la table de jeu. Les petits disques de plastique échangés contre monnaie sonnante, prêts à vous faire trébucher. Sur le vert du tapis arrivent vos cartes. Deux cartes qu’aucun autre regard que le vôtre ne doit pouvoir percevoir. Pas plus d’ailleurs que vos yeux ne doivent trahir ce qu’elles représentent. Sont-ce deux as ou des cartes appareillées gages d’un joli futur dans la partie ? Un couple de faible nombres, mal assortis ? Rien ne doit transparaître. Rien ! Arrive le premier tour d’enchères. Votre jeu vous invite à vous délester de quelques jetons. Le mien aussi. Suivi ! Le donneur relance. Aïe ! Sans même avoir une indication sur les cartes à suivre, il va nous falloir allonger à nouveau. Ou nous coucher. Les mises de départ sont faibles, qu’est-ce qu’on perd à poursuivre un tantinet ? Call ! On continue. Sortent les trois cartes ouvertes du ‘flop’. Roi de pique, 8 de pique, 8 de cœur. Une paire, deux couleurs. Et dans mon jeu ? Et dans le vôtre ? Le deuxième tour d’enchères va commencer. Deux joueurs ont quitté la table. Nous ne sommes plus que quatre. Si vous suivez. Je suis. Vous aussi. Des combinaisons s’échafaudent dans votre esprit, dans le mien, des désirs inavoués, profondément enfouis, se font jour de voir sortir la carte qui compléterait la meilleure de celles-ci. Mais avant de voir sortir le verdict à la quatrième carte, la ‘turn’ qui porte bien son nom, il faut payer. Et là, fini de rire, on parle gros sous ou on dégage. Le donneur se couche. Bon ça ! Ne restent que trois joueurs ! Vous, l’autre et moi. Le virage s’opère à nouveau en pique, la dame. Dame ! Le pot est alléchant, mais pas tant qu’il pourrait l’être. Et encore faut-il le gagner… Vous êtes assis directement à côté de la position de donneur, c’est à vous de miser. Vous poussez vos jetons. On parle en centaines. Je relance, l’enjeu se compte maintenant en milliers. Le troisième suit. La main vous revient. Tout va vite. Très vite. Trop vite. Qu’allez-vous faire ? Que vous permet votre jeu ? La probabilité qu’il soit nettement meilleur que celui de vos concurrents à l’arrivée de la dernière carte, l’évocatrice ‘river’, est-elle forte ? Faible ? Et quand bien même elle le serait, faible, l’investissement que vous avez consenti ne vous dicte-t-il pas de continuer, si mince fut la chance d’emporter le tas de jetons qui vous fait de l’œil plutôt que de stopper net, abandonnant tout ce que vous aurez misé ? Vous pensez qu’il est trop tard pour reculer. Avant le pénultième mouvement de relance, espérant transformer le ‘three-of-a-kind’ qui vous garnit les mains en ‘full’ à la sortie de la carte susdite, vous vous interrogez. Vous refaites dans votre tête les combinaisons possibles que pourraient composer vos adversaires. Une ‘color’ serait plus faible que votre ‘full’ hypothétique. En même temps, elle apparaît plus certaine étant donné la dominante de pique des cartes ouvertes. Pire, le risque de se retrouver aplati par un ‘straight flush’ est loin d’être négligeable. Et si ? Et si les 9 et 10 de pique se trouvaient dans mes mains ou dans celles du troisième restant ? Ce serait catastrophique pour vous ! Mais il n’en faut rien montrer. Alors ? Que faire ? Vous perdriez beaucoup d’argent en arrêtant maintenant. Mais nettement moins qu’en échouant sur le fil. L’argent épargné a autant de valeur que celui qu’on gagne dit l’adage. Damn ! Reste à bâtir une relance puissante qui me ferait croire – et au troisième en course - que vous possédez déjà le ‘full’ en montant drastiquement l’enchère. Moyen de pression. Fatigue. Idées confuses. Regards désincarnés des uns aux autres. Regards. Tout s’accélère, vous relancez. Le troisième larron ne peut suivre, il jette l’éponge et ses cartes. Bloody hell ! La suite va se jouer entre nous. Face-to-face. Le couteau entre les dents ! Avec des mises doublant au prochain et dernier tour l’entier de ce qu’on a payé. Qu’ai-je dans les mains ? Qu’avez-vous dans les vôtres ? A qui reste-t-il le plus de jetons, de moyens de faire fléchir l’autre en parlant le dernier ? Arrêter maintenant c’est s’assurer de ne pas perdre le double de ce qu’on a déjà sorti de sa poche. C’est aussi se priver de multiplier sa mise totale par huit, peut-être dix, on a perdu le compte. Balancer un ‘all-in’, votre solde de jetons dans un quitte ou double ? Risque. Récompense. Risque. Perte massive. Dettes de jeu. Adieu la Rolex ! Bye-bye le solitaire ! Et bonjour les emmerdes et les bruits de pas derrière vous, dans le parking souterrain…

A vous de voir ce que sera votre prochain mouvement. The winner takes it all.

H 2 0

Une molette qu’on tourne, sa voisine qu’on ajuste et voilà que l’ondée commandée vous revigore, que le vert du gazon devient plus vert encore, comme l'est la fée de Couvet qu’on trouble avant le repas. Une molette qu’on tourne et s’écoule le flot de cristal, fils prodigue de qui trop souvent le galvaude, père avare de qui en a soif. Du robinet nourricier à l’océan originel, la gravité entraîne le surplus des premiers – miettes d’une pléthore qui les aveugle – vers le rivage des seconds qu’il n’atteindra jamais vraiment, s’évaporant pour mieux être ramené par les vents là où il fera rougir la fée une seconde fois. Tandis que blêmiront un peu plus ceux qui voudraient bien seulement goûter à ce qui suscite son émoi. La singulière fortune donnée de se plaindre d’un printemps pluvieux devrait quelquefois retenir les mains qui accèdent ici en un instant, en un mouvement, à ce qui requière ailleurs périples, patience et souffrances. Quand ce n’est pas simplement impossible. A tout le moins devrait-elle éviter que l’abondance ne serve, en plus de ces mains, à laver les consciences du souvenir permanent de ce privilège. A l’heure où, demain, parterres et balcons vont fleurir, nous remémorerons-nous de cette chance insolente qui est la nôtre de ne pas voir chaque lever de soleil être une nouvelle ‘Journée de l’eau’ ?

mardi, mars 21, 2006

Le Mathémagicien

Aux yeux de qui – comme il fut aux miens – les mathématiques ne trouvaient d’image vraiment compréhensible qu’en la personne du chef Gaulois Aplusbégalix d’Uderzo et Goscinny, j’aimerais présenter un personnage. Un véritable talent. Résolument humain, dévoué comme aucun ne sait l’être plus, fin pédagogue, féru des meilleures lectures philosophiques, didactiques et humanistes de notre temps, comme il est intarissable d’anecdotes relatives à celui auquel nous succédons, cet homme est une perle à l’enthousiaste communicatif, exaltant. Brillant au point qu’il lui est aisé de vous faire aimer avant de la réapprendre une science qui n’a jamais été la vôtre. Dans laquelle vous vous embourbiez sitôt trois pas mis l’un devant l’autre, loin avant d’avoir atteint le bord du marais. Il fallait, en prélude de la remise à niveau qu’il opéra sur nous autres, âmes en déroute, le regarder, voir ses yeux s’éclairer, puis pétiller en évoquant l’histoire mathématique qu’il déroulait devant les nôtres. Chassant alors nos austères et abstraites références au sujet, nous écoutions, d’abord sceptiques, puis surpris avant d’être conquis, apprenant que derrière l’équation se cachait quelquefois un insoupçonné romantisme. Ainsi, nous disait-il, s’il n’existe pas de prix Nobel de mathématique, la raison en est que son fondateur se vît un jour ravir la main de la fleuriste viennoise à qui allaient ses faveurs, par un soupirant plus heureux – mathématicien et suédois de surcroît. Ainsi, poursuivait-il, le grand génie (méconnu comme il est de bon ton lorsqu’on en est un) Evariste Galois, qui dressa au XIXème les fondations de l’algèbre générale, mourut-il à l’âge de vingt ans, victime des trop beaux yeux d’une femme et – surtout – du duel qui suivit, visant à défendre l’honneur de celle-ci. Alors, il fallait l’écouter disserter sur les théorèmes, les méthodes, le Lagrangien, le Simplexe et les autres. Et comprendre par des mots simples, par des démonstrations probantes, que tout n’était pas si obscur qu’on avait toujours voulu nous le faire croire, au pays des chiffres et des lettres. Certes il aura fallu du temps, de l’énergie et quelques bonnes doses de concentration pour accéder à ses lumières, mais que leurs rayons réchauffèrent nos cœurs et nos cerveaux transis. Pas avare pour un sou de son savoir, de ses fantastiques qualités de communicateur et toujours désintéressé, le voilà qui repart aider d’autres comme il nous a aidés, m’entraînant à sa suite comme le prophète s’accompagne de fidèles, ajoutant à la voix de la science celle de son converti tout neuf, dont la bonne foi témoignera des miracles vécus et de ceux – possibles – à venir. Cet homme dont vous devinez ici les traits, c’est Le Mathémagicien. Tante Grazie a lui.

lundi, mars 20, 2006

Sonnet à mon Capitaine

Faire de l’esprit. En être un, en avoir ou pas,
L’Esprit Saint et l’esprit sain, dans un corset,
Le fantôme, la muse, l’elfe, le feu. Follet.
Deviner sa présence. Esprit ? Esprit ? Es-tu là ?

L’esprit du jeu. Celui du je. L’esprit de la loi.
Ceux, pluriels, multiples, qui sont recouvrés,
Les grands, les simples, ceux qui se sont rencontrés,
L’esprit noble qu’on aime et son contraire, l’étroit,

Qui vit, esprit de secte, juste sous la girouette. Cloîtré.
Ou l’esprit, le bel, celui qu’on a tranquille, sa liberté,
Ses choses, ses vues, son état. De la nacre. Des ors.

Celui qu’on a vif et perd parfois dans le passé,
Qu’on garde clair et cherche partout à l’imparfait,
L’esprit que tu m’auras appris. Celui de corps.
Merci pour le mail.

dimanche, mars 19, 2006

Crise de flemme

Voilà. Comme cette journée achève de se terminer, elle termine de m’achever. Non point que c’eût été un mauvais dimanche, farci d’embrouilles diverses ou alors d’un mortel ennui. Que nenni ! Soleil, sourires, réjouissances, activité intense, la belle journée bien remplie, quoi. Peut-être trop. Au point que les premiers traits de flemme qui me gagnaient il y a encore quelques instants semblent s’être installés pour durer. Une sorte de formidable coup de pompe m’étreint – a priori pour ne plus me lâcher – qui susurre à mon oreille des : ‘laisse tomber !’, ‘tu l’écriras demain ton billet’, ‘lâche la compresse et va te remiser’, et cætera, à l’avenant. J’aurais pourtant mille sujets à aborder, des plus essentiels aux plus futiles dont ma besace est bien garnie et ne semble présentement manquer d’aucune (source d’) inspiration. Mais voilà, je suis gagné par une puissante paresse. C’est un pêché mortel, je sais. C’est même le dernier des sept. Une raison de plus de penser qu’il doit s’agir du pire et que toute inaction à venir de ma part augmente le danger auquel je m’expose. On imagine pas souvent à quel point ne rien faire d’autre qu’être allongé sur un confortable canapé, un PC portable sur les genoux comme d’autres un chat, peut constituer un exercice mortel. Et encore les Dieux m’épargnent-ils sûrement le temps que mes doigts courent ici sur le clavier. Mais quand ils s’arrêteront (mes doigts, pas les Dieux ! Vous suivez ou votre flemme est pire que la mienne ?) Que ce passera-t-il ? Quand j’aurai fais sujétion complète à Belphégor et cliqué sur ‘shut down’, me saurai-je alors condamné à la damnation éternelle ou bénéficierai-je de la clémence du Divin ? Autant de questions qui agissent sur ma fainéantise comme l’alcool sur les médicaments et me donnent l’ultime courage de contrarier les Divinités, en persistant dans la torpeur. Je vous dis bonsoir. Et je retourne le petit écriteau suspendu à la poignée de la porte, vous laissant le soin de lire ce qui y est inscrit.
;-)

vendredi, mars 17, 2006

Ticket de fromage

A l’instar de ce qui se faisait, de mauvais goût, dans les ex-républiques socialistes soviétiques, ou à celui de la pipe de Magritte qui n’en était pas une – mais de bon goût cette fois – ce billet n’est pas un billet, mais un ticket. De fromage. Emportez-le avec vous quand une furieuse envie très suisse mais point accessible, point réalisable, vous prend comme le train ou l’avion vous aura pris et éloigné de la Heimat. Cherchez et trouvez alors un endroit calme où le silence le dispute à la sérénité, serrez ce ticket fort dans le creux de votre main et fermez les yeux. C’est bon ? Vous êtes bien installé ? Bien. Maintenant, respirez profondément et voyez le troupeau de maîtresses ruminantes, le pas lent et la corne rutilante, dodelinant du chef pour faire tinter leurs toupins dans l’onde verdoyante du vert alpage où elles paissent et se repaissent de frondaisons au goût de réglisse, de gentiane. Distinguez ensuite le ton bleuté de l’ubac au couchant, appelant nos reines à l’étable pour la traite d’un grand soir. Sentez alors le fumet de leur offrande sur le feu de bois de l’armailli, travaillant le caillé de celle-ci d’un tour de main magique, brassant son chaudron de cuivre dans une gestuelle qui inspirera la vôtre. Mais plus tard. Patience. Inspirez longuement à nouveau et imaginez-vous le fruit du travail de l’homme au bredzon dormir dans l’ombre, s’affinant, prenant de la valeur, restituant en son sein toutes les saveurs de l’herbe originelle, pendant que vous n’en pouvez plus d’attendre. Après seulement, à force de l’avoir mérité de vos souhaits, vous pourrez y plonger une lame délicate, l’ouvrager en petits cubes tandis que fuseront d’autres remarques d’impatience, celles de ceux que vous aurez convié – car ce plaisir, bien que suisse, ne vaut que partagé – avant de déverser ces premiers dans le bel émail qui les recevra. Vous êtes prêts ? Vos instruments sont à portée de main ? Bien. Soyez maintenant prompt à agir lentement. Ouvrez un feu doux sous ce trésor, adjoignez-y les éléments qui le magnifieront : une mesure de liquide ambré du coteau, un peu de poudre de maïs, saupoudrez-les d’écorce de muscade – un peu seulement, attention ! – poivrez la main légère, puis remuez. Faites doucement mais régulièrement danser votre spatule de bois en repensant à l’armailli. Mimez ses gestes. Un huit qu’on croirait celui de l’éternité doit permettre aux dés dorés de s’assembler en une précieuse pâte, point trop épaisse. Point trop liquide non plus. Tout est dans le geste et dans le feu doux, rappelez-vous ! Alors vous humerez et vos convives avec vous un rappel des fragrances du pays dont il vous s’agira d’annoncer par un sonore : « Chaud devant ! » l’arrivée sur la flamme, toujours douce et câline, qui se languit de l’accueillir. Enfin, aux pièces d’une bonne tranche de pain frais et souple que vous piquerez à la fourchette, vous pourrez faire étalage de votre science toute suisse et enseigner l’étiquette qui sied au repas que vous offrez. Que dis-je ?! Pas plus que la pipe n’en est une pour le peintre ou le billet un pour votre serviteur, ce repas n’est un repas. C’est une fête qu’on ne manque pas. C’est l’amitié. C’est toutes les splendeurs de l’Helvétie. Si j’osais le blasphème, je dirais que c’est une cène, unique, plutôt qu’un repas comme il y en a tant. Vous pouvez maintenant ouvrir les yeux.
C’était bon ?

De l’eau dans le vin plutôt que ...

... dans le gaz. Le clairon du vieux sergent – vos oreilles auront vérifié ce postulat dans le précédent billet – sonne donc haut, fort et clair. Cependant, rien ne dit que ses mélopées, pour audibles qu’elles soient, revêtent un caractère juste et pur. Aussi, le hasard complet de m’être lancé à la charge d’une citadelle que d’autres, pour y être présents, connaissent mieux que moi, commande-t-il que je revienne sur leurs réactions et explicite mon propos, sans pour autant le renier totalement. Mais tout d’abord, il m’apparaît important de remettre les pendules à leur place, en distinguant le contexte plébéien auquel j’assume d’appartenir de celui, patricien, que j’évoque sans prétendre en être, tous deux faisant Rome comme Senatus et Populus ou Romulus et Remus. Que le lecteur soit ainsi rassuré de savoir qu’il ne parcoure pas ici la diatribe d’un aristocrate frustré d’avoir dû prendre le bus un mois dans sa vie cerné par l’amicale des abonnés du magazine Voici, mais bien de celui qui y fut à sa juste place, observateur s’espérant avisé des siens comme de lui-même. Dont acte, digression terminée. C’est pourquoi, à la brûlante virulence des termes que j’ai emprunté et qui auraient pu blesser qui voit dans l’émergence des journaux gratuits (ou qui y participe) une opportunité plutôt qu’une menace, succède un peu de mise en perspective et une nouvelle étape de réflexion, éclairée de la lumière du contradicteur. Bien qu’on soit et reste ce qu’on naît, rien n’empêche le prolétaire comme le bourgeois d’avoir ou pas, d’exercer ou non son sens critique, étant entendu que celui-ci n’est pas fonction d’un quelconque milieu social. Partant, ceci laisse à penser que le danger du préalable fascisant s’estompe dès lors qu’on s’informe du dernier divorce people ou de la nouvelle coiffure de Miss Suisse avec un certain recul, pris au milieu d’autres informations plus substantielles qu’on s’efforcera de déchiffrer, ce dont je crois quiconque être capable. En outre, effectivement, l’histoire nous aura appris qu’on ne peut forcer d’éducation que celle au travail – et encore, uniquement dans des endroits généralement froids et entourés de barbelés – et qu’il est vain de penser contraindre tout un chacun à se cultiver à l’œuvre de Kant traduite en Berndütsch ou pire, à s’amuser en lisant du Cheissex. Quelle cruauté ce serait d’ailleurs ! Au surplus et sans plus de sarcasmes, je n’irai pas pousser l’outrecuidance jusqu’à clamer qu’il existe un bon et un mauvais journalisme, moi qui exerce un métier dont l’éthique (ou son absence c’est selon), ne participe pas tous les jours à créer un monde meilleur. Ainsi peut-on, c’est vrai, discerner une moitié de verre plutôt pleine que vide, en comprenant que le contenu des gratuits vise plus à alimenter les conversations auprès de la machine à café qu’à se substituer à la Pléiade sans qu’il y ait antinomie entre les deux, et sans que les premiers n’anesthésient complètement le désir de lire la seconde et constituent un danger pour la démocratie. On peut même y trouver quelque aspect pratique d’avoir sous les yeux rapidement et simplement quelques-uns des titres de l’actualité qu’on ira développer, mais ailleurs, plus avant. Dommage toutefois que l’emphase soit essentiellement mise sur des sujets souvent très futiles, même si ceux-ci ne constituent pas tout ce qu’il y a à y lire, je l’admets également. Enfin, pour clore brièvement ce long propos qui se voulait plus modéré que le précédent, osons espérer que l’extrême dépendance au financement privé de la presse en général et du gratuit en particulier n’entraînera pas ce dernier, comme en Grande-Bretagne, à racler les fonds de poubelles pour s’arroger une plus belle part du gâteau publicitaire. Un autre débat que nous aurons bien le loisir d’aborder, au long de ces lignes ou d’autres.

jeudi, mars 16, 2006

Il y a pire que de ne pas être informé

En faisant une entorse contrainte à mon régime forcé de pendulaire motorisé, j’ai récemment emprunté – une fois n’est pas coutume – les transports publics de Kalvingrad-la-Grise. Outre la promiscuité qu’on peut y rencontrer et qui ne gêne que les misanthropes dont je ne veux pas être, j’ai fait un constat. Un constat terne, d’un genre qui invite à réfléchir, sûrement, à s’inquiéter peut-être. L’angélus n’a pas sonné que montent dans trams et bus ouvriers, étudiants, cadres moyens, petits patrons, fonctionnaires et autres pèlerins du matin blême, chacun prenant bon soin, avant de franchir le marchepied, de s’équiper des nouvelles pages gratuites que leur tendent (que leur vendent) des agents costumés auxquels on substituera bientôt des caissettes multicolores. Je vois ainsi mille personnes, toutes différentes et pourtant semblables en cela qu’elles forment le gros de la classe dite moyenne, croire s’informer à la lecture de ces nouveaux journaux, dont on nous promet qu’ils réconcilieront le lectorat d’avec la presse d’information que celui-ci délaisse. En jetant un coup d’œil à leur contenu et en voyant grossir le nombre de lecteurs durant mon mois de pénitence, j’ai réfléchi. Puis j’ai eu peur. Peur de voir que la qualité déjà médiocre de la presse suisse généraliste se trouve tirée encore un peu plus bas, résumée, parcellisée et formatée pour nourrir, comme le yoghourt et la paille nourrissent l’édenté, des masses cultivant la loi du moindre effort face à l’information. Un brouet éditorial facilement digeste mais indigent où les sujets people, le temps qu’il fera demain, les brèves de comptoir et les chiens écrasés l’emportent de très loin sur tout ce qui participerait de rendre le citoyen lambda un peu plus conscient du monde dans lequel il chemine et un peu moins con tout court. Car ce qui distingue l’élite de la plèbe, c’est bien cette conscience – aiguë ou inexistante – de l’environnement dans lequel elles s’inscrivent et évoluent. Nul doute que ce nouveau progrès social séparera un peu plus l’une et l’autre dans un prélude fascisant dont il y a lieu de s’émouvoir, l’abrutissement librement consenti des masses ignorantes ayant de tous temps constitué le préalable de leur asservissement. Comme le disait une publicité dont la provenance m’échappe, mettant en scène un aveugle en aidant un autre à traverser au feu rouge un flot de véhicules en marche : « Il y a pire que de ne pas être informé. C’est de croire qu’on l’est ».

mercredi, mars 15, 2006

La liberté dans un écrin blanc

Il fut un temps, une époque encore contemporaine aux oreilles de beaucoup, où naquît une liberté nouvelle qui nous vît le loisir, individuel, d’adjoindre le son à nos images. Où qu’on se soit trouvés, quelle que fut l’heure. Une petite porte qu’on entrouvrait et nourrissait alors faisait claquer battants et volets, comme un nouveau courant d’ère, pour réconcilier nos sens. On se prît non plus à vivre nos émotions, mais à les créer, à les transformer, ajoutant pour la première fois les sanglots longs des violons à des langueurs soudain moins monotones. Comme toutes les libertés, celle-ci connût des limites qui se voient aujourd’hui franchies. Dépassées par un mieux qui n'est pas l'ennemi du bien. La petite porte se clôt pour muer en un splendide petit boîtier blanc, qui délicatement se touche, s’effleure mais ne s’ouvrira plus que de façon allégorique en gardant intact l’esprit de sa chrysalide, en le magnifiant. En le sublimant. Dès lors la liberté est centuplée, les dizaines de pans de bonheur en séquence du récent passé allègent nos poches en devenant milliers, ils se choisissent comme on effeuille une marguerite ou se goûtent au gré de l’imprévu, de l’aléatoire, du spontané, laissant l’heureux chacun composer la bande originale du film de ces journées. C’est alors qu’il faut se voir frissonner, les yeux dans les étoiles naissantes au son du Strange Fruit crépusculaire de Billie Holiday pour verser la minute suivante, cheminant dans le néant, des larmes de pluie à la combinaison de force de l’Orly de Brel et de pur génie du Rain Song de Led Zep’. Alors il faut se perdre dans une brume épaisse, courir et s’entendre respirer à l’éclat des chœurs du Requiem, en sortir au charme slave d’une danse de Dvořák, qu’on égayera des notes ensoleillées d’un pianiste cubain. Et puis il faut rire. Et chanter. Et danser en frissonnant à nouveau, comme Ella et Louis, joue contre joue. Il faut tout ça pour comprendre qu’une liberté sans prix, sans limites, incontrôlable, tour à tour apaisante et foudroyante, est donnée à qui reçoit cet écrin en cadeau. Un écrin blanc.

mardi, mars 14, 2006

… I was, f*cking high !

…plutôt rude comme transition du verbiage ampoulé caractérisant mes billets précédents, je vous le concède, mais il s’agit de prouver au monde que le vieux sergent connaît d’autres registres que prose, contemplation et mélancolie passagère. Ce titre, évocateur aux oreilles de certains et provocateur aux yeux d’autres est emprunté (mais pas moi rassurez-vous) à celui que je croyais jusqu’à ce jour être un artiste. Mais que lis-je, que vois-je ? En retard d’un bon train - comme à l’accoutumée lorsqu’il s’agit de culture de masse - et feuilletant donc le magazine d’un grand distributeur alimentaire suisse, je suis tombé et mes chaussettes avec moi, sur un sujet d’infotainment (Shakespeare : 1 – Châteaubriand : 0) à côté duquel on ne saurait passer sans s’arrêter. Celui-ci est certes léger, mais essentiel quand même, au point de me faire souffler de travers dans mon biniou et, depuis, me faire voir l’existence sous un jour radicalement nouveau. Or donc, il apparaît à la lumière de l’article susmentionné que James Blunt, nouvelle icône pop romantique d’outre-manche, n’est pas un simple chanteur comme tant d’autres, né d’une mère vocaliste d’opérette et d’un père joueur d’orgue de Barbarie, qui aurait traîné guêtres et guitares d’un pub à l’autre de la vaste Albion avant de gagner son Music Award (Shakespeare rempile : 2 – Châteaubriand peste : toujours 0). Non, non, non. J’apprends l’œil embué, le cœur palpitant, les oreilles en drapeau qu’il est des nôtres, c’est un militaire ! [Note du traducteur : j’aurais pu être des siens, n’était une vie militaire personnelle par trop factice et un talent artistique plutôt incertain]. Capitaine Blunt ! Un des premiers peacekeepers à entrer dans Pristina (Shakespeare dans la lucarne : 3 – Châteaubriand expulsé pour insultes et voies de fait : 0 définitif), soldat du Life Guards Regiment de la Household Cavalry. Alors là, comme Blier dans « Le grand blond … » à qui on rapporte que ce dernier jette du pain aux canards, je me suis aussitôt exprimé (je cite) : « Ah ben merde alors ! », prenant à témoin qui voulait l’entendre. Après ce genre de nouvelle, que me reste-t-il à apprendre, que Lorie est Colonel au sein de la Delta Force ? Que Um Kalsum était Général dans l’armée égyptienne ? Comment être encore surpris par quelque chose ? J’en reste coi, quoi (comme font les corbeaux dans les bois) et me bornerai en conclusion à vous dire qu’à la digestion de cette révélation…
I was, f*cking high !

lundi, mars 13, 2006

Que faut-il encore… ?

Sans être insolent au point de penser avoir atteint une quelconque apogée, encore moins présomptueux de me dire pouvoir l’atteindre un jour comme on poursuit tant de chimères, je m’interroge. Que faut-il encore que je fasse pour satisfaire aux canons qui me feront forcer de nouveaux barrages ? De quels subterfuges « sergentesques » me faudra-t-il user, sortants de quelles sabretaches ? Je pensais, en bon serf de mes débuts, m’être incliné de bonne grâce devant la tâche qu’on m’assignait. Puis, plus tard, à force de roches patiemment et silencieusement gravies, avoir fait allégeance à la virtù du Prince, le marché. Celui-ci me fît l’aumône d’une chance que je saisît pour ne plus la lâcher, me répétant d’abord le privilège qui m’était fait, tel l’ouvrier se convainquant de posséder ce qui ne lui revient pas avant d’y trouver le goût de la chose qu’il mérite. S’apprennent alors et se pratiquent langues et spécialités, s’acceptent et se conjuguent comme autant de gammes, petites compromissions et exercices de pouvoir, péages séparant le monde d’origine de celui du suzerain, de sa cour. Puis comme cela ne saurait suffire – car une cour ne reconnaît que ceux qui sont de son sang, bleu – se sacrifièrent les milliers d’heures d’une oisiveté qui aurait pu être douce avant d’être vice, le cœur vaillant pourtant et la conscience sereine de voir être payé le dû de la transfusion, faisant à l’envers ce que d’autres firent à l’endroit. Tout ça pour se voir remis devant le miroir des mensonges, sommé de s’inventer d’autres beautés qu’on ne possède, à l’image déformée d’un Roméo dont Juliette ne veut pas, coupable qu’il est de n’être pas né dans le bon cénacle. Le Prince est bien versatile et certaines de ses portes que je souhaiterais tant voir être entrouvertes – ou mieux, béantes – ne s’ouvriront pas au canon que je me suis fabriqué. Reste au vieux sergent à se remémorer des origines laborieuses qu’on s’échine à lui rappeler et ainsi se souvenir que le cœur du soldat ne s’ombre de pourpre qu’au prix des blessures reçues et que la seule véritable virtù…c’est la patience. J’en aurai comme j’en ai eu.

samedi, mars 11, 2006

Eloge de mes cicérones

Il en est un que je connais et l’autre – une – que j’apprends à connaître. Le premier est mon ami, mon frère d’armes, un vrai Roi dont il arbore le prénom et qui à chaque rencontre – réelle ou virtuelle – n’en finit pas de m’apprendre, de me surprendre. La seconde est une découverte comme seul le nouveau siècle permet de les réaliser. Une merveille de sensibilité, de justesse et d’à-propos, avec laquelle je devine partager quelques points qu’on dit communs et qui, pour le bon goût de ceux-ci, mériterait d’être Reine. Un homme. Une femme. Un compagnon de route. Une inconnue. Deux âmes dont les textes laissent deviner toute l’étendue de noblesse et d’humanité qui les pare. Deux sources intarissables d’un nouveau plaisir de lire, de réagir, d’imaginer et – plus récemment – d’écrire. Les traces de leurs pas sur la sente numérique m’ont guidé ici, ils m’ont donné le courage et réappris la conviction que l’écrit et les idées sont fait pour être partagés. Ces cicérones fussent-ils les seuls avec qui le partage s’opère que le monde aurait déjà changé en bien. Je ne recommanderai toutefois jamais assez au lecteur de passage de favoriser leurs pages (rubrique links) d’une visite, d’où il ressortira grandi.

Que Variable et Mafalda trouvent ici l’expression d’une gratitude aussi vraie qu’elle est sincère, et sachent qu’ils me compteront toujours parmi leurs fidèles.

vendredi, mars 10, 2006

Le bâton du destin

A l’instar de la faux dont s’affuble celle qui, un jour, nous emportera, son prédécesseur le destin - mon destin - était dimanche équipé d’un bâton. Un de ceux, paraboliques, fait d’un bois dont on construit les cabanes, dans le pays de la chanson. Mes mains s’en sont saisies, comme le feraient celles d’un brave sûr d’empoigner sa fortune. A moins qu’elles ne se soient laissées conduire par lui, comme l’orchestre par la baguette de son chef, au fil de lignes déjà écrites. Comment l’aurai-je su ? Glissent alors et se croisent, qui sur le miroir d’un effort éphémère, qui sur celui de vanités perdues, maîtres et jouets de la destinée. Chacun parmi les siens veille à faire le meilleur usage dudit bâton, qui deviendra peut-être l’auteur du prochain instant de joie collective. Passent les minutes où gagne l’essoufflement du temps qui passe. On élabore, on construit, on tente, on croit toucher au soleil pour mieux se replier, résister, laisser passer une courte averse avant de revenir à la charge, faire tonner le prochain orage. Et puis soudain, une ouverture. Mains et bois font leur office, triangulation impeccable, joie du marqueur, embrassades. Deux ans d’abstinence se font alors moins lourds à porter, on revoit poindre ses vingt ans et on y retourne. La magie réopère une fois, puis une seconde, au travail de deux frères artisans, conjuguant en maîtres du bois de leurs destins frappes lourdes et légères déviations pour finir par rire aux éclats, comme ils le faisaient de leurs bonnes farces d’antan. Alors, on ne revoit plus ses vingt ans, on les a. Au point que de brave, on devient téméraire. L’outil du luthier devient celui du forgeron, on en use plus seulement pour créer mais, aussi, pour défendre. Alors se rebelle le destin. Froissé d’avoir vu un de ses jouets l’usurper - poupée se croyant marionnettiste - il en envoie un autre corriger l’importun au gré de ce que le mortel appellera un aléa. Simple mouvement. Attaque contre défense. Pas d’enjeu, rien à gagner, rien à perdre. Deux bâtons s’entrechoquent pour glisser l’un sur l’autre. Le dernier mot revient à celui du destin qui déchirera arcade, paupière et fera couler le sang. Façon de démontrer qui tient l’autre entre ses paumes. C’aurait pu être un œil ou une dent biblique. Ca ne l’a pas été. Le destin reste mon maître, mais il n’est pas rancunier.

jeudi, mars 09, 2006

Ardbeg ou l'invitation au voyage

Sa couleur or rose et ses reflets chatoyants invitent à le placer entre lumière et regard, pour en percevoir la saisissante beauté, s’imaginant un instant le rayon puissant de notre astre crevant un plafond de nuages gris et bas. Puis on s’approche, lentement, à pas mesurés et les yeux clos pour humer des effluves de terre, de fumée, de sel et d’iode. Immédiatement, surgit aux oreilles un bruit de ressac. Pas de doute, l’océan est là. Au bruit de vagues succède ce fumé, entêtant, obsédant, ombrageux, tourbé. On quitte l’écume qui voudrait noyer la roche pour prendre le chemin d’une lande d’humide bruyère, toute proche. Alors s’y découvre le calme des tourbières et, plongeant la main dans le grain du sol on se prend à entendre, au loin, le cri d’une grouse (ou était-ce un faisan ?). Les lèvres plongent et le lien est fait, aussitôt. Les mots dont nos sens cajolaient notre cœur se révèlent. Un corps plein, ferme, complétant une mélodie qui n’attendait que celui-ci pour devenir parfaite. En bouche, la symphonie s’instille, en douceur d’abord pour devenir plus forte ensuite, jusqu’à bousculer des papilles qui n’en demandaient pas tant, avant de s’éteindre comme un soleil de mars se couche sur les flots ridés. Ces instants d’éternité, j’aurais pu les vivre sur les rives de Skye, joyau que les Dieux ont offert à l’Ecosse, et qui leur rend par son nectar le plus vibrant des hommages. Ils n’ont été que le fruit du plaisir que j’ai pris à contempler, puis à respirer, pour enfin goûter à cet Ardbeg à l’âge d’enfant. Dix ans. Dix ans que j’attends. Je ne suis jamais allé en Ecosse. J’irai. Un jour. Ce soir, l’espace de ces moments aussi fugaces qu’ils étaient prenants, l’Ecosse est venue à moi, je l'ai tenue au creux de ma main.